LE DIMANCHE TU NE ROULERAS PAS...
(Les années 1970 à Bruxelles)
(Neile Keekegat, négociant en fruits et en gros, comparaît
devant le tribunal de simple police. Il lance en coulisse des regards criminels
à l'agent Soeikerstok, lequel a été cité comme
témoin. A l'appel de son nom, Neile s'avance vers la Cour, qui est
présidée par un juge antédiluvien. C'est la première
fois de sa vie que le citoyen Neile se trouve aux prises avec la Justice,
il en est très impressionné!)
Maître Chapotard lisant dans un journal judiciaire l'éloge de lui-même par lui-même
Honoré Daumier : Les gens de justice
1846
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LE JUGE :
Vous êtes Keekegat, Corneille-Adrien-Florimond?
NEILLE :
Oué.
LE JUGE :
Cela vous écorcherait-il la langue de dire: Monsieur le Président?
NEILE (
éperdu d'incompréhension) :
Je dois crocheter ma langue?
LE JUGE :
Vous devez être poli, tout simplement.
NEILLE :
Oué, Monsieur
heu
Bonjour, Monsieur!
LE JUGE :
Vous vous moquez de moi?
NEILE (
qui, pour un empire, ne contredirait pas ce croquemitaine) :
Oué, Monsieur!
LE JUGE (
se dressant à demi, les bajoues apoplectiques, et dans un
rugissement effroyable) :
Quoi?
Qui est-ce qui m'a fichu un zigoto pareil!
NEILE (
la sueur de l'angoisse aux fesses) :
Je sé pas
Je dois dire quèque chose?
LE JUGE :
C'est moi qui vais vous dire quelque chose!
Savez-vous ce que ça peut vous coûter, de vous moquer d'un magistrat?
NEILLE :
Mais moi je me moque de personne, Monsieur!
Ecoutez, c'est pas pour dire une chose ou l'aut', mais vous êtes un drolle, vous savez!
LE JUGE :
Ah! Je suis un drôle?
Eh bien, mon ami, vous allez voir que je suis encore plus drôle que vous le supposez!
Et maintenant, venons-en au procès-verbal qui vous a été dressé. Vous avez enfreint l'arrêté royal qui interdit de rouler en auto le dimanche et vous vous êtes fait pincer par un agent de police. Le reconnaissez-vous?
NEILE (
le regard braqué sur l'agent Soeikerstok) :
Je vous crois, que je le reconnais! Quand on a vu une fois une tête
comme ça
LE JUGE :
Il ne s'agit pas de reconnaître la tête de l'agent, mais les faits qui vous sont imputés.
NEIL (
plutôt perplexe) : Hein!
LE JUGE : Vous dites?
NEILLE : Moi ?
LE JUGE :
- Mais évidemment, vous!
Pas Jules César!
NEILLE :
Non, Monsieur
(
et on sent que sa sincérité est absolue). Je suis pas Jules César!
LE JUGE :
Monsieur Keekegat, je vous préviens que si vous continuez sur ce ton, je vous fais arrêter immédiatement!
NEILLE :
Bon, allez. Ça va : je suis Jules César!
LE JUGE :
Parfait! Vous voulez donc absolument aggraver votre cas?
NEILLE :
Moi je sé plus comment je dois faire ici, hein!
Quand je dis que je suis pas Jules César, vous êtes fâché! Et quand je dis que je suis Jules César, vous êtes aussi fâché?
LE JUGE :
Ça suffit!
Agent Soeikerstok, approchez! (
A Neile, le flic ayant obtempéré:) C'est bien l'agent qui vous a pris sur le fait?
Et que vous avez insulté? (
A l'agent:) C'est ce que vous avez consigné dans votre procès-verbal, n'est-ce pas?
L'accusé vous a gratifié d'une injure?
Qu'est-ce qu'il vous a dit exactement?
L'AGENT :
Y m'a dit ballekeskop.
LE JUGE :
Ballekeskop?
C'est une insulte, ça?
NEILLE :
Mais non, Monsieur! Ballekeskop, n'est-ce pas, ça veut dire
LE JUGE :
- Vous, vous répondrez lorsque je vous interrogerai.
NEILLE :
Oué mais, c'est pour vous expliquer.
LE JUGE :
Silence!
(
A l'agent:) Qu'est-ce que ça signifie exactement, ballekeskop?
NEILE (sidéré). Et pourquoi moi je peux pas le dire?
LE JUGE :
Keekegat, je vous préviens: si vous m'interrompez encore une fois, je vous fais embarquer!
(
A l'agent): Je vous écoute.
L'AGENT :
- Ballekeskop, ça veut dire que j'ai une tête comme une boulette.
LE JUGE :
Hein!
Une boulette?
Quelle boulette?
Quelle boulette?
Expliquez-vous!
L'AGENT :
Oué, Monsieur le Président. Une boulette comme toutes les boulettes.
LE JUGE (
à Neile). Vous avez donc proclamé que la tête de l'agent Soeikerstok ressemble à une boulette?
Evidemment, boulette ne constitue pas une injure en soi
NEILLE :
Pardon, ça j'ai pas dit
que c'était une boulette en soie!
LE JUGE :
Il convient, en l'occurrence, d'analyser l'épithète non pas du point de vue sémantique, mais du point de vue intentionnel. Or, il est clair qu'en comparant la tête de l'agent à une boulette, votre intention n'était certainement pas de flatter son propriétaire.
NEILLE :
Mais moi je connais pas son propriétaire, à ce labbekak!
L'AGENT :
Vous entendez ça, Monsieur le Président?
Y m'insulte de nouveau!
LE JUGE :
Vraiment?
Je suis forcé de constater que le répertoire péjoratif de l'accusé est pour le moins curieux. Quel est le sens de ce nouvel outrage, traduit en language clair?
L'AGENT. Un labbekak, ça est une chose
allez, comment je dirais ça?
NEILLE :
Voilà!
Y dit que je l'insulte et y sé même pas qu'est-ce que j'ai dit !
Eh ben, Monsieur le Président, une labbekak, ça est un comme lui: un bliekschaeter! Y fait de son jan pasqu'il est dans la police, mais sy y recevait une bonne caramel, il oserait pas dire pap!
LE JUGE :
Bon. Nous dirons que les appellations dont l'accusé gratifie un représentant de l'ordre sont nébuleuses quant à leur forme, mais humiliantes quant à leur fond. Et maintenant, parlons un peu de cette contravention. Agent Soeikerstok, veuillez exposer les fait tels qu'ils se sont passés.
L'AGENT :
- Oué, Monsieur le Président. C'était la nuit du samedi au dimanche. Il était cinq heures cinq du matin.
LE JUGE :
Donc, la circulation en auto était interdite depuis cinq minutes?
NEILLE :
C'est pas vrai!
LE JUGE :
Comment, ce n'est pas vrai?
Vous niez l'existence de l'arrêté qui défend de rouler le dimanche?
NEILLE :
Non, mais je dis qu'il était pas cinq heures cinq. Il était cinq heures moins cinq.
LE JUGE :
Je vous ferai observer que l'agent Soeikerstok est assermenté.
NEILLE :
Lui est peut-êt' assez remonté, mais sa montre l'était sûrement pas!
L'AGENT. Monsieur le Président, il était cinq heures cinq à l'horloge de la Bourse.
NEILLE :
Pardon: à l'horloge de la Bourse, on sé jamais voir qu'elle heure il est, pasqu'on peut se mett' où c'qu'on veut, y a toujours une colonne devant!
LE JUGE :
Trêve de tergiversations!
L'agent Soeikerstok affirmant qu'il était cinq heures cinq, nous considérons la chose comme acquise. (
Dardant sur Neile une prunelle où la mansuétude est réduite au strict minimum:) Qu'est-ce que vous fabriquiez à la Bourse à cinq heures du matin?
NEILLE :
Je faisais mon commerce. Je revenais du marché matinal.
L'AGENT :
Monsieur le Président, il était saoul comme une patate
Je dirai même plus
.
NEILE (
haussant les épaules avec mépris). Allez, dites seulement comme deux patates!
LE JUGE :
Oui ou non, étiez-vous en état d'ivresse?
NEILLE :
Pardon!
Je dis pas que j'avais pas un petit verre dans le nez, mais j'étais pas en état de zieveress. C'est lui qui est un zievereir!
LE JUGE :
Ah! non, vous n'allez pas recommencer, avec votre répertoire ésotérique!
NEILLE :
C'est lui le zotterik!
C'est moi qu'était saoul, mais c'est lui qu'était pas scheil !
Y voyait pink, allo! Moi je dis qu'il était pas cinq heures cinq et que l'horloge de la Bourse allait pas juste.
LE JUGE (
à l'agent) :
Poursuivez.
L'AGENT :
Oué, Monsieur le Président. Y roulait en zigzag sur le boulevard. Je le fais stopper et je lui dis: Eh ben, vous?
. Y me répond: Qu'est-ce qu'y a ?. Je lui ai demandé sa cart' d'entité
Y m'a répondu: Den deuvel on' â nek!.
- Enfin!nous avons obtenu la séparation de biens
des deux époux.
- Il est bien temps, le procès les a ruinés tous les deux
!
Honoré Daumier : Les gens de justice 1846
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LE JUGE :
Ce qui veut dire?
L'AGENT :
Le diâp' à ton cou!
Alors, il a voulu me donner cent
francs.
LE JUGE (
à Neile) :
Vous entendez, Keekegat?
Cent francs?
C'est grave!
NEILLE :
Oye! Pas pour moi, vous savez. J'ai les moyens!
LE JUGE (
narquois) :
Bien sûr!
Et vos moyens vous ont poussé à la
tentative de corruption de fonctionnaire.
NEILLE (
sautant brusquement hors de ses gonds) :
Mais sacré podferdoume!
Est-ce qu'on dirait pas que je suis
t'un assassin pasque j'ai roulé avec mon auto!
LE JUGE :
Vous savez très bien que vous n'aviez plus le droit de circuler en auto après cinq heures du matin!
NEILLE :
Il était pas cinq heures du matin !
Je le jure sur la tête de ma femme !
LE JUGE :
Si vous le voulez bien, nous laisserons la tête de votre femme en dehors de ces débats, Pouvez-vous produire un témoin prêt à attester qu'il n'était pas cinq heures?
NEILLE :
Et ce stokagent, est-ce qu'y sé produire un témoin que c'est lui qui a raison?
LE JUGE :
Je vous repète qu'un agent de police est assermenté. Sa parole vaut donc plus que la vôtre. Il a juré une fois pour toutes que
NEILLE :
Tiens, tiens!
. Mais quand moi je jure sur la tête de ma femme, ça compte pas?
. Et pourquoi c'que la tête de sa femme vaut plus que la tête de la mienne?
LE JUGE :
L'agent n'a pas juré sur la tête de sa femme.
NEILLE :
Ça m'étonne pas !
Dieu sé quelle trutt ça est, sa femme!
L'AGENT:
Monsieur le Président, il a pas le droit d'insulter ma femme!
LE JUGE :
Comment, trutt c'est aussi une insulte?
Décidément, cette audience m'aura ouvert des horizons! (
A l'agent:) Vous maintenez qu'il était cinq heures cinq?
L'AGENT:
Oué, Monsieur le Président.
LE JUGE (
à Neile) :
Et vous, naturellement, vous persistez à prétendre qu'il était
cinq heures moins cinq?
NEILLE :
Oué ! Je le jure sur la tête de la femme de cet ayoen!
L'AGENT:
Voilà !
Y m'insulte encore une fois!
LE JUGE :
Ah ! ça Keekegat, vous ne pouvez donc pas proférer, dans votre idiome, une syllabe qui ne soit pas malsonnante?
NEILLE :
Eh ben merci!
Si mett'nant on peut même plus dire ayoen à un agent!
LE JUGE :
Mon ami, j'en suis navré pour vous, mais voilà cinq minutes qui vont vous coûter cher !
NEILLE :
C'est scandaleux !
LE JUGE :
Il fallait vous conformer à l'arrêté qui sert à
.
NEILLE :
Qui sert just à tenir les cinq minutes avec les gens!
De VIRGILE